Abbaye du Thoronet
L' Abbaye un dimanche des Rameaux

Reprise...
L'écriture m'a lâchée, les mots m'ont désertée. Je n'ai plus leur musique qui va et vient en de grandes vagues larges au dedans de moi; juste un bruit métallique qui grince, avec ce goût de cendres d'un ancien monde effondré dont ne subsistent que des ruines. Tout serait à reconstruire... mais avant, il faut bien faire quelque chose de ce bruit, de cette cendre, de cette amertume; il faut bien les transformer, les remettre dans le chaudron de la vie, les réinjecter dans mes veines en un sang rouge et épais.
Je ne me reconnais plus. J'ai mis autour de moi tant de solitude. Remettre une vie dans son axe véritable, sans écouter la voix du monde, entendre les critiques ou leurs échos et se taire, prendre acte en silence de la marche des choses en ce monde. Du jeu humain. De fait que l'honnêteté et la réalité silencieuses perdent souvent face au bruit de ceux qui parlent, et racontent des histoires, n'importe quelles histoires. Mais qui racontent, pour exister, pour que leur réalité à eux fasse davantage de bruit que la réalité. Prendre acte que le monde, sur le plan du jeu humain, marche ainsi. Et ne pas sombrer dans l'amertume. Garder confiance. Rester ancrée ailleurs, avec d'invisibles racines quicontinuent d'aller chercher cette lumière.
Ne pas la perdre de vue, ne pas la perdre...
"Ces interminables passages où nous croyons ne jamais plus devoir nous réconcilier avec le monde, où tout prend un goût de cendres et où notre visage porte au coeur la brûlure détestée et devient insupportable à regarder. Je ne tente plus d'esquiver quoi que ce soit, je ne rechigne devant rien. L'échec, la mélancolie ou la maladie. Inséparables siamois du bonheur et de la vie.
Il n'y a pas de choix possible, il faut tout prendre."
C Singer - N'oublie pas les chevaux écumant du passé.
Nos vies, ce sont ce petit trait d'union de 2 centimètres entre deux dates sur une pierre tombale.
Les Terres Pauvres
Les choses imprimées à notre insu dans nos inconscients se taisent et se cachent avant de se dérouler comme elles y étaient écrites. L'enfance et ses béances me rattrapent. L' histoire du désir initial impulsé par les parents a manqué de s'imprimer dans les fibrilles de mon coeur et à laissé à la place un trou noir, réceptacle de toutes les angoisses d'inexistence et d'insignifiance. Etre voulu, appelé, désiré, être mis au monde dans cet appel qui donne coeur, corps, chair et sang à l'être. Mis au monde, appelé à la vie, à tenir droit sur ses jambes, façonné du désir premier de cet Autre, qui vous fait advenir, petit être de désir, désiré et désirant la vie...
Quand l'intention première a vacillé, qu'elle a été abandonnée, quand elle est une flamme déjà éteinte, alors, alors l'existence ne prend pas son essor dans l'étoffe du désir, mais dans cette béance. Dans un silence, dans une absence, un regard détourné au passage sur quelqu'un d'autre, un vide. Et lentement, année après année, cette existence a tissé ses racines dans ce terreau pauvre sans connaître le goût d'autre chose. Son univers est celui du manque et de l'absence, de l'insignifiance, de la préférence laissée à d'autres, elle reste à jamais dans le monde telle une ombre au pays des vivants.
L'angoisse qui happe dans sa gueule béante tout désir de vie au détour d'un chemin. N'importe quel détour, n'importe quel chemin. Et qui le tient dans ses serres pour l'ensanglanter un peu plus encore, lorsque, au détour de quelques mots malheureux de l'être qui vous aime et vous ramène à la vie, elle se fige et enfonce ses griffes dans la chair jusqu'à décérébrer sa proie, elle lui vrille la mémoire, s'obstine à chaque mouvement davantage jusqu'à ce que les chairs ne soient plus que traumatisme que chaque coup de serre vient achever un peu plus.
Je meurs doucement.
Quelle est l'issue?
La tourmente me fait chavirer, et tanguer comme une barque ivre emportée au milieu d'une houle endiablée; pourtant le piton secret qui me relie au fond de l'océan m'attache à la rectitude. La réalité est ma seule réalité, et les pelisses aux reflets irisés des discours habiles, brillants et policés en leur cohérence interne, des idées rattachées à des identités, d'autant plus difficiles à déloger qu'elles sont brillantes et raffinées et qui cautionnent les vies et les édifices, ces pelisses elles ne me vont jamais.
Je suis toujours nue dans le miroir.
La conscience qui plonge et part dans le brun des mondes, Dieu seul sait où, et ramène en une lointaine surface enfin le noyau de lumière translucide dont nous sommes tous assoiffés.
Mon tendre amour,
Je sens parfois que mon coeur est comme une fleur qui respire, s'ouvre et se referme un peu jusqu'à la prochaine coulée de soleil. Il y a des moments, beaucoup ces temps derniers, où il est comme balloté au gré des vents et saturé d'émotions. J'ai été surprise de moi même, triste aussi de me voir trébucher aussi souvent lorsqu'il s'agissait de nous, triste des longues explications que nous devions avoir pour comprendre et tenter de panser nos plaies, sans toujours y parvenir. Triste de voir les complexités s'installer, ma petite humanité me sauter par surprise à la figure et venir comme trahir la promesse de ce tendre amour que j'ai toujours eu pour toi.
Mon amour, elle est là, cette petite furie en mal d'amour et en souffrance, ce golem primitif qui me fait tomber dans mes trous et nous fait vivre la grisaille. Elle te met à l'épreuve, elle demande sa part.
Mais surtout, il ne faut pas que tu la confondes avec moi, avec mon être profond qui t'aime tellement. Comment crois tu que des émotions temporelles, liées à notre contexte, à notre psychologie, soient liées à cet amour et l'altèrent?
Je viens de te le dire mais je voudrais te le graver:
Je t'aime depuis mille ans,
Je t'aime depuis la nuit des temps et je t'ai retrouvé
Je suis abîmée, j'ai le coeur calciné par les abandons de ceux que j'ai aimés
Mais je t'ai retrouvé
Toi la dernière flamme qui brûle encore, et le dernier espoir,
Ton abandon sonnerait le glas du dernier espoir et de la dernière flamme en ce monde
Et ne laisserait à jamais que désert et désolation, où que mon coeur se tourne
Me laissant telle une âme errante à la recherche de son amour perdu
Encore une fois
Et chaque fois plus abîmée par cet amour perdu
Une fois encore
Comment veux tu alors que je t'abandonne, moi qui n'ai que toi, que cette flamme tant attendue sans plus jamais l'espérer?
Je n'ai pas le choix mon coeur que de t'attendre, dans un coin tout petit de moi, peut-être pour être bien certaine de pouvoir oser y croire, sans vivre encore une fois un abandon. Peut être toutes les furies et les golems aux pieds d'argile, viendront tour à tour te mettre à l'épreuve et demander leur compte, enfouis dans je ne sais quel cachot.
Parce que c'est si profond cette histoire d'abandon. J'ai pleuré tant d'années là dessus, sans raison, comme une blessure qui n'en finit plus de s'écouler sans fin. J'ai été guérie du désespoir de vivre, mais maintenant, reste encore à pouvoir croire qu'il est possible sur cette terre, qu'il puisse y avoir de l'amour pour moi.
Moi, j'ai un besoin de toi qui n'est pas affectif, ni psychologique. C'est un besoin d'âme, un besoin éperdu qui se protège.
C'est vivre avec toi et ton amour, ou c'est mourir pour le reste des temps.
Inconnu
Lorsque tu parles à ma nature aveugle et sourde, lorsque tu parles depuis ta foi à ma masse inconsciente, et lorsqu'alors je te regarde comme ça au fond de tes yeux verts où des mondes vivent, lorsque tu forces les portes de ma surdité, alors j'entrevois ces mondes qui s'ouvrent au bout du chemin que tu as parcouru, et j'ai vu des mers polaires par en dessous, avec l'étendue immense des glaciers comme des montagnes cristallines immergées et invisibles pour le monde connu. Tu me promets de sortir de mon petit bassin et de m'emmener explorer ces immensités là.
Mes portes s'entrebaillent pour laisser passer ces possibles comme un rai de lumière, qui filtre vers ma propre profondeur. J'ai laissé ce rayon s'immiscer en moi, il s'est répandu toute la nuit sur mes espaces. C'est si fragile encore. Une brise pourrait venir les balayer, parce que ce que tu promets, ce que tu montres, ce sont des terres vierges et inconnues que nul encore n'a jamais foulées.
Jusqu'à la toute fin - Pour que tu n'oublies pas...
Si Dieu veut que nous vivions ensemble les temps à venir, ce serait avec tellement de gratitude de te retrouver après tant d'années passées loin de toi, dans cet amour inespéré, entêté au fil des années, pudique et secret. Peut-être que c'est cela, que j'ai à te donner, dépouillée de toute image, de toute séduction, de toute construction. Mon seul coeur nu qui te tend la main, et qui te voit vraiment.
Peut-être qu'elles ont servi à cela, ces années éloignées, chacun dans sa vie, chacun dans sa souffrance. Nous préparer l'un et l'autre à ce moment. A veiller sur toi quand tes forces faibliront, toi qui n'as plus rien d'autre que la douce lumière de ton être. Veiller sur toi, comme sur la plus précieuse des flammes. Jusqu'à la toute fin.
